Modèles d’anatomie clastique

Le Dr. Louis Auzoux développe à partir de 1830 la production industrielle de modèles anatomiques démontables, en « papier mâché », dits modèles d’anatomie clastique (du grec mettre en morceaux, brisé). Cette activité manufacturière répond à la demande accrue de modèles humains destinés à l’enseignement de l’anatomie dans les écoles de médecine. Ces modèles d’écorchés artificiels représentent à l’époque une alternative judicieuse à la pratique des dissections et à la réification des cadavres.

TECHNIQUE DE FABRICATION

Avec la possibilité de créer une centaine de pièces formant le tout d’un modèle, la technique de fabrication révolutionnaire du docteur Auzoux a transformé l’enseignement de l’anatomie et de la physiologie.

LE DOCTEUR AUZOUX

Louis Auzoux, d’origine normande, est un fils d’agriculteur. Après avoir grandit dans l’Eure, il décide de partir étudier la médecine à Paris. Le soir, après ses cours, il s’attelle à son occupation favorite : le travail manuel de la matière. Il s’intéresse aux poupées en papier, en carton pâtes qui sont réalisées dans son quartier parisien. Lui-même extrêmement doué manuellement, occupe son temps libre à travailler la terre, le bois et les pâtes. À la faculté, il ne supporte pas la dissection et pense qu’une alternative serait nécessaire, d’autant plus que les cadavres manquent dans les écoles de médecine. Il va donc commencer de manière très expérimentale à mettre au point une technique de moulage à partir d’une structure en métal. Il essaie ainsi de refaire toutes les pièces du corps humain avec du papier et des sacs de sable, mais sans grand succès. À force de persévérance, il finit un jour par trouver la technique du papier mâché qui marqua le début de sa réussite.

QU’EST CE QUE C’EST ?

Le modèle clastique est constitué de multiples pièces et bâti autour d’une structure métallique. Chaque pièce est produite par moulage d’une pâte composée de colle de farine, de papier déchiré, de blanc de Meudon (un produit à base de craie) et de poudre de liège. Le jeune docteur invente un procédé permettant de produire en série des pièces anatomiques précises, légendées et numérotées. Les artères, les veines et les nerfs sont fabriqués à partir de fils de fer fins. Les fibres musculaires sont minutieusement peintes. Une couche protectrice finale à base de colle de vessie natatoire d’esturgeon recouvre la structure assemblée par des petits clous métalliques.

CONTEXTE HISTORIQUE

Au XIXe siècle, les étudiants en médecine ont besoin de cadavres ou de modèles manipulables comparables à un vrai corps pour pouvoir travailler et se former à leur futur métier. Les cadavres frais étaient cependant rares et exposaient à d’éventuels problèmes d’hygiène pour l’époque.

INNOVATION TECHNIQUE

À l’époque, les modèles du docteur Auzoux représentaient une réelle innovation dans le milieu médical. De tels pièces légères, peu couteuses, facilement maniables et démontables n’étaient pas disponibles sur le marché.

LA MISE EN AVANT DE L’INNOVATION

Au XIXe sicèle, les modèles clastiques de Louis Auzoux représentent une révolution en terme de fabrication de modèles anatomiques. Il doit cependant encore travailler à la mise en avant de sa création en la faisant connaître au sein du milieu médical. Chaque présentation de ses modèles est un succès, ces derniers sont accueillis avec beaucoup d’intérêt.

LES MODÈLES AUZOUX DANS LES ÉCOLES

En 1822, Louis Auzoux présente à l’Académie Royale de Médecine son premier modèle d’anatomie clastique, léger et peu couteux, représentant une partie du corps humain. Il présente les avantages de son innovation : - permettre aux étudiants de passer moins des temps à étudier l’anatomie, - rappeler des détails anatomiques aux spécialistes, qu’ils soient étudiants ou médecins, - ouvrir l’étude de l’anatomie à toutes les couches de la société, - rendre possible l’étude de l’anatomie dans des pays où le climat ou les préjugés l’interdisent, - pratiquer l’anatomie en toute saison, - rendre possible l’instruction publique.

L’ÉCORCHÉ

En 1825, l’Académie Royale lui commande un écorché humain complet qui comporte pas moins de 66 pièces démontables présentant 356 détails. Un fascicule d’accompagnement permet aux utilisateurs de le démonter dans le bon ordre. Il présente en 1830 un écorché humain grandeur nature, moulé à partir d’un homme de grand gabarit qui comporte1700 numéros de détails.

L’USINE

Afin de répondre à la forte augmentation des commandes de modèles clastiques, le docteur Auzoux ouvre une usine de fabrication à St Aubin d’Escroville en 1828. Ces modèles s’exportaient également en grande partie à l’étranger.

DÉVELOPPEMENT

En 1828 arrivent les premières commandes de la part du gouvernement. Le Dr. Louis Auzoux crée sa propre usine à Saint-Aubin- d’Ecrosville, son village natal. Le développement des chemins de fer et des voies maritimes favorise le transport des modèles à travers le monde entier et vers les colonies. En 1831, les modèles d’Auzoux sont employés pour les études de médecine à Yale et à Harvard aux États-Unis aussi bien qu’à Stockholm, Le Caire et Turin.

DIVERSITÉ DES MODÈLES

À la veille de la première guerre mondiale le catalogue de la maison Auzoux comporte 326 modèles. Le catalogue à destination de sa clientèle d’Outre-Atlantique est traduit en anglais. Les commandes sont nombreuses et en 1833 Auzoux ouvre une boutique rue du Paon à Paris. En 1839, le Ministre de l’Instruction Publique rend obligatoires les modèles anatomiques du Dr. Auzoux dans les écoles françaises.

LES DÉBUTS DU SUCCÈS

Le docteur Auzoux propose à l’Académie Royale de médecine un fragment de modèle afin de faire connaître son travail. Suite à cela, le ministère lui commandera quelques années plus tard un modèle complet de plus de 100 pièces qui signera le début de ses années de succès.

SUCCÈS

Les commandes se multiplient et plus d’une cinquantaine d’ouvriers, hommes, femmes et enfants, tous natifs de St Aubin d’Ecrosville sont embauchés à l’usine et travaillent à différentes tâches dans les ateliers (malaxage de la pâte « terre », fabrication des moules, moulage des pièces, séchage des pièces, ajustage, peinture). Les ouvriers reçoivent des cours d’anatomie quotidiens. L’homme clastique vaut au Dr. Auzoux un succès unanime dans le monde médical et la presse spécialisée. Il se fait décorer chevalier de la Légion d’Honneur en 1833. Ses modèles exposés à l’Exposition Universelle de Londres de 1851 lui valent un succès mondial. En 1858 son nom figure dans le Dictionnaire universel des contemporains.

CONDITIONS OUVRIÈRES DE L’USINE

Au sein de son atelier, Louis Auzoux, soucieux du bien-être de ses employés et du travail bien fait, a dressé un règlement avec des conditions à la fois favorables et contraignantes.

ENTRETIEN DES MODÈLES

Dans les années 1950, avec l’arrivée des résines synthétiques, la technique du papier mâché est devenue obsolète et les modèles du docteur Auzoux sont tombés en désuétude.

ABANDON

L’éventail des modèles d’anatomie clastique présenté par le Dr. Auzoux cesse de se développer à sa mort en 1880. Sous la direction de son beau-frère Amédée Montaudon, et à partir de 1911, de son neveu Jean Montaudon, l’usine diversifie ses activités pour pallier aux difficultés financières de l’entreprise. La crise de 1929 aux USA et la seconde guerre mondiale mettent à mal les exportations. En 1926 les établissements sont achetés par Henri Barral et trois ans après la boutique est déplacée au 9 rue de l’École de Médecine à Paris et se spécialise dans les appareils de microscopie. Dès 1959, l’arrivée des résines synthétiques dans l’industrie marque l’abandon des modèles anatomiques en papier mâché.

LE DÉCLIN

À la fin du XXe siècle, les modèles d’anatomie clastique ont dû faire face à de nombreuses techniques alternatives de fabrication, plus rapides et plus résistantes. Aujourd’hui, la création de modèles d’anatomie manipulables trouve notamment sa continuité dans l’impression 3D.

MUSÉE DU NEUBOURG

En 1995 le musée du Neubourg est fondé. Il est géré par une association, dont les collections sont constituées de quelques modèles. De rares moules et modèles en cours de fabrication, ont été cédés par Henri Barral, dernier de l’entreprise Auzoux. En avril 2015, le Musée de l’Écorché d’Anatomie du Neubourg lance une souscription en partenariat avec la Fondation du Patrimoine, pour restaurer le grand écorché du Dr Auzoux. Un appel aux dons est mis en place auprès des particuliers et des entreprises.

MUSÉE DU NEUBOURG

Un musée dédié au docteur Auzoux et ses modèles clastiques a ouvert en 1995 au Neubourg, dans la commune de St Aubin d’Escroville.

CONCLUSION

Les modèles d’anatomie clastique du Dr. Auzoux ont permis à de nombreux étudiants du monde entier de se former à l’anatomie durant près d’un siècle et demi. Objets symboliques d’une démocratisation de l’enseignement, ils sont tombés en désuétude dans les années 60, concurrencés par les moulages anatomiques en résine synthétique. Ces modèles remisés dans les greniers des écoles, des universités, poussiéreux et le plus souvent endommagés sont restaurés à grands frais et sauvegardés dans les collections du patrimoine scientifique.